La Fête du livre jeunesse en Pays Roannais avait pour thème cette année « L’amitié ». L’équipe des Jeunes Prodiges était invitée. Et s’est lancée avec les jeunes de Charlieu et Roanne dans deux Co-Scriptum Flash. Ici, le texte écrit à Roanne. Petit clin d’œil à Iris et Clément ! Et vive l’amitié bien sûr ! 🙂

Je m’appelle Prudence. J’avais toujours été la pestiférée du collège, jusqu’au jour où Pierre-Kevin est arrivé dans l’établissement…

Avant ça, personne ne m’adressait jamais la parole, sauf pour m’humilier, me rabaisser. J’entendais des « Prudence aux pieds rances » dans tous les coins de la cour. Je me faisais rafler mes desserts à la cantine, j’étais toujours la dernière qui restait sur la liste car personne ne voulait de moi dans son équipe, on a même mis mon sac à dos sous la douche dans les vestiaires pour mouiller mes affaires. Bref, je n’en pouvais plus.

Le lundi 28 février, un nouveau est arrivé dans la classe. Et ce jour-là, ma vie a basculé. À la démarche assurée, au bruit que ses pas faisaient sur le parquet de la classe, à son regard inquisiteur qui semblait transpercer chacun d’entre nous, au sourire provocateur qui se dessina sur le coin de ses lèvres quand il se tourna vers le professeur, je compris directement que la vie du collège allait changer. Quand il jeta son cartable sur la table à côté de la mienne et s’assit sur la chaise en m’adressant un clin d’œil appuyé, je sentis mon cœur faire des soubresauts dans ma poitrine : qu’allait-il m’arriver ?

Je n’allais pas être déçue : depuis cet instant, plus personne ne se risqua à m’importuner, ni de près ni de loin. À la sortie du cours, il m’entraîna par la manche jusqu’au bureau du proviseur. En chemin, il alluma une cigarette sous un détecteur de fumée. L’alarme nous vrilla les tympans. J’allais sortir en courant mais il me retint.
— Reste-là, dit-il. J’ai une surprise pour toi.

En effet, quelques secondes plus tard, le proviseur passa rapidement devant nous. Le regard de Pierre-Kevin s’illumina d’un éclat extraordinaire. Il me tira jusqu’au bureau et sortit de son sac le bocal de sauce tomate qu’il avait dérobé au supermarché juste avant de venir. Il me demanda de lui faire la courte échelle pour atteindre le haut de la porte entrebâillée et plaça bien précautionneusement le récipient en équilibre. Il paracheva son œuvre en versant de l’huile sur le sol. Puis nous nous cachâmes entre les brosses dans le placard à balais, face au bureau. Quand le directeur revint, ce qui devait arriver arriva. Nous écopâmes de cinq mercredis après-midi de colle. Contre toute attente, en sortant du bureau, je me sentis comme libérée d’un poids. Arrivée dans la cour, la nouvelle s’était déjà répandue et le regard que mes camarades portaient sur moi avait changé. Ils formaient presque une haie d’honneur et se mirent même à acclamer notre exploit. Le proviseur hurla aux surveillants de faire taire cette clameur.

Nous devînmes ainsi, aventure après aventure, les meilleurs amis du monde. Un jour, nous étions sous la douche après le cours de sport, quand Vladimir, le chef de la bande de mes harceleurs, eut l’excellente idée de s’en prendre à nous deux, espérant sans doute ainsi retrouver sa place de leader. Il s’empara de mes vêtements et les intervertit avec ceux de Pierre-Kevin. Tant et si bien que nous dûmes sortir chacun vêtu des habits de l’autre. La honte… J’en pleurai. Pierre-Kevin, lui, faisait bonne figure, mais intérieurement, il fulminait. À la sortie, il attrapa Vladimir par le col, le bâillonna, le jeta sur son épaule, et le porta, avec moi qui lui ouvrais les portes, jusqu’au sous-sol du collège, dont la clé se trouvait sur le trousseau qu’il avait dérobé à Ted le Bricoleur juste avant.  Arrivés à destination, il lui retira son pantalon, prit la ceinture, le pendit par les pieds à la gaine de ventilation. Il faisait très froid. Nous partîmes rapidement, en le laissant là.

Le soir, nous commençâmes à recevoir les avis de recherche du collège et de la gendarmerie. Ils le cherchaient partout. Je me couchais de bonne heure, tout habillée car je me doutais bien qu’il allait arriver quelque chose. En effet, au douzième coup de minuit, Pierre-Kevin, qui avait escaladé la façade de l’immeuble, toqua à ma fenêtre. Il me prit sur son dos et me posa délicatement sur le sol. Nous fîmes la tournée des rues adjacentes et dessinâmes des dents noires, des moustaches et des cicatrices sur les avis de recherche.

Le lendemain matin, le mystère demeurait entier : ils ne l’avaient pas retrouvé. Comme Pierre-Kevin avait gardé les clés de Ted le Bricoleur, nous nous rendîmes aux côtés de Vladimir, qui se dandinait toujours, baignant dans sa propre urine. Il dégageait une odeur nauséabonde.  C’était dégoûtant. Prise de remords, et au vu de l’ampleur qu’avaient prises les recherches car des hélicoptères de l’armée sillonnaient les environs, je sortis une pendule de ma poche et entreprit d’hypnotiser notre victime, qui s’endormit rapidement. Nous nous précipitâmes dehors en hurlant :
— Il est là ! On l’a retrouvé !

***

Après des mois d’enquête, l’affaire fut classée sans suite : impossible de trouver les ravisseurs. Quant à nous, nous nous retrouvâmes dans la grande salle de réception de l’Hôtel de Ville de Roanne. Il y avait le Maire, le Préfet, le Proviseur, les parents de Vladimir, Vladimir, le curé de Charlieu, les anciens combattants, Ted le bricoleur, une foule de journalistes, bref, tous les gens importants du département, pour nous décorer de la croix du mérite de la ville !

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