La Fête du livre jeunesse en Pays Roannais avait pour thème cette année « L’amitié ». L’équipe des Jeunes Prodiges était invitée. Et s’est lancée avec les jeunes de Charlieu et Roanne dans deux Co-Scriptum Flash. Ici, le texte écrit à Charlieu. Petit clin d’œil à Thomas, Léna, Ianis et Liwen ! Et vive l’amitié bien sûr ! 

Roméo, 13 ans, place Saint-Philibert à Charlieu. Il regarde pour la vingtième fois sa montre digitale connectée. Il est 16 h 01. Aucun message. Rien du tout. Ça y est : ils sont en retard. Il soupire. Croise les bras.

Tout à coup, un vrombissement assourdissant fit trembler les colombages des maisons et tomber les tuiles des toits. Deux motos surgirent des portes de l’église et dévalèrent l’escalier sur la roue arrière, poursuivies par le curé furieux. Au pied des marches, deux personnes très âgées bavardaient, faisant mine de se comprendre bien que chacune dans sa propre conversation. La première moto faucha la canne de la vieille dame, la seconde envoya valdinguer le déambulateur du vieux monsieur. Ils tombèrent tête contre tête, restant une fraction de seconde appuyés l’un contre l’autre. Le curé se jeta sous eux en glissade, y laissa ses lunettes noires, se releva et continua la course poursuite.

Roméo, au milieu de la place, regardait la scène avec de grands yeux ébahis. Reconnaissant les énergumènes, son sang se glaça instantanément dans ses veines. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Son souffle se fit court. Un frisson lui parcourut l’échine. Ses jambes se mirent à trembler. Avant d’avoir pu penser à faire quoi que ce soit, les motos étaient là : elles décrivaient de larges cercles autour de lui, faisant gronder leur moteur à plein régime. Petit à petit, elles resserraient leur étau tandis qu’il tournait sur lui-même, tentant de suivre du regard l’effroyable manège. Les visages dissimulés sous une tête de mort, dont ne dépassait qu’une crête de cheveux rouge sang, étaient désormais tout proches. Les deux trios de caïds juchés sur leurs bolides poussaient des hurlements bestiaux. Leur proie allait s’évanouir quand le curé, emporté par son élan, s’entrava dans sa soutane et termina sa course contre la vitre de l’office du tourisme.

Roméo voyait le sol se rapprocher de son visage, ferma les yeux et serra les dents en anticipation de l’impact, qui fut aussi violent que redouté. Quand il reprit connaissance, il était en train de baver sur les genoux de son amie Juliette. De la bave rouge de sang. Les six voyous gisaient inconscients sur le sol, pas encore remis des coups de canne et de déambulateur assénés par les deux vieillards continuant  d’ailleurs de s’acharner sur eux. Marie-Josette, la chargée de mission relations internationales à l’office du tourisme, tentait de ranimer le curé en lui faisant du bouche-à-bouche.

Les autres amis arrivèrent de la rue Grenette en courant. Se précipitant vers Roméo et Juliette, ils les bombardèrent de questions. Juliette répondit :
— Allez vous faire cuire un œuf sur le crâne du curé !
— Calme ta joie ! On n’a rien fait de mal.
— Si vous étiez arrivés à l’heure, Roméo aurait encore toutes ses dents !
— Ils font quoi, ceux-là ? La dernière fois que je les ai vus, ils balançaient des cailloux sur les maternelles à la sortie de l’école Sainte-Marie.

Roméo confirma avec un sourire ensanglanté. Ils en étaient là quand un vrombissement aussi redoutable que le précédent se fit entendre. De nouveau, les colombages se mirent à trembler. Quelques tuiles tombèrent encore. C’était les deux vieillards qui partaient en hurlant « Comme au bon vieux temps ! » sur les motos des malfrats. Ils poussèrent une énorme accélération, braquèrent brusquement, dérapèrent, puis cabrèrent les motos. Le couple  grimpa les marches et s’engouffra à toute allure dans l’église. Le curé, qui avait repris ses esprits, les poursuivit en courant, suivi par les caïds qui n’entendaient pas en rester là. Marie-Josette se rapprocha du groupe d’amis et dit :
— Je vous paye une tournée, les gamins ?
C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent à la taverne de la Halle, autour d’un soda. Puis ils décidèrent d’entamer un « action ou vérité », ce qui fit fuir Marie-Josette, qui alla rejoindre le curé pour l’aider à remettre l’église en état (du moins peut-on le supposer). Les amis passèrent le reste de l’après-midi à la taverne, à discuter de tout, et surtout de rien.
— F’est cool qu’on foit cofin ! conclut Roméo.
— Seulement copains… répéta Juliette du bout des lèvres, le regard perdu dans son verre.

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